Avec Erika Fournel, diététicienne, découvrons comment accompagner les enfants vers une forme d’alimentation en pleine conscience, en toute simplicité.
GenZen. Bonjour Erika, et merci d’avoir accepté mon invitation. Vous êtes diététicienne, instructrice d’autocompassion et d’alimentation en pleine conscience. Vous êtes également engagée depuis plusieurs années avec l’association l’École Comestible qui intervient dans les écoles primaires. Enfin, vous êtes maman de quatre enfants, et à ce titre confrontée au quotidien à ce dont nous allons parler aujourd’hui, soit comment aider les plus jeunes à se (re)connecter à ce qu’ils ont dans leur assiette. Quand je vous ai contactée pour participer au podcast, quel a été le premier sujet qui vous est venu en tête et que vous avez eu envie de partager ?

Erika Fournel. Tout d’abord merci de m’avoir conviée ! Lors de notre premier échange, vous avez évoqué des souvenirs d’enfance liés à l’alimentation, et cela m’a directement reconnectée aux miens, à ce qui m’a été transmis par mes grands-parents et mes parents. Et ce que j’ai eu immédiatement envie de dire, c’est que nous les adultes, nous devons être conscients du super pouvoir que nous avons, qui est d’aider les enfants à rester connectés à leurs propres super pouvoirs, à savoir cette connexion à leur corps et la relation à la fois curieuse et spontanée qu’ils ont à la nourriture. Car mine de rien, on a quand même rendez-vous avec la nourriture trois ou quatre fois par jour : ce sont des moments qui se répètent et autant d’opportunités, justement, de pouvoir accompagner assez naturellement nos enfants vers une forme d’alimentation en pleine conscience.
« Mine de rien, on a quand même rendez-vous
avec la nourriture trois ou quatre fois par jour ! »
À ce propos, manger en pleine conscience, qu’est-ce que ça veut dire exactement ? Quel intérêt pour les enfants ?
Comme je trouve que le terme est aujourd’hui un peu galvaudé, j’aime lui donner une définition à hauteur d’enfant, en leur proposant d’incarner la posture d’un scientifique curieux et observateur de son expérience. Car c’est un peu ça la pleine conscience. Nous les adultes, on est très forts pour décrire les expériences que l’on fait… Avec les enfants, je suggère de rester sur des choses simples, à commencer par l’écoute de ses cinq sens. Qu’est-ce qui se passe à l’intérieur de moi ? Est-ce que j’ai faim ? Quel est l’aspect de cet aliment, sa texture, son odeur, son goût ? Quel effet il produit sur moi ? Prendre un repas en pleine conscience avec des enfants, ça ne signifie pas faire silence, chacun le nez au-dessus de son assiette… C’est plutôt faire attention à ce que l’on mange et aux sensations que l’on éprouve à ce moment-là. La pleine conscience, ce n’est pas de la pleine contrainte !
« Prendre un repas en pleine conscience,
c’est amener les enfants à faire attention à ce qu’ils mangent
et aux sensations qu’ils éprouvent. »
Est-ce que vous auriez des conseils simples à nous donner en ce sens ?
Souvent, lors de mes consultations, on me demande des outils alors qu’en réalité nous avons plein de petites choses faciles à mettre en œuvre. Par exemple, quand on voit un enfant caler devant son assiette, explorer avec lui ce qu’il ressent : qu’est-ce qui se passe en toi ? Tu n’as plus faim ? Et ça ressemble à quoi quand tu n’as plus faim ? En faisant cela, on l’aide à ramener son attention vers le corps. On peut même aussi montrer que nous, les adultes, on n’est pas toujours très sûrs de nous : est-ce que tu sais où est ton estomac ? Non ? Eh bien moi non plus je ne sais pas très bien où se situe le mien, on peut chercher ensemble ?… Ou encore, si un enfant adore ou refuse un aliment, aller explorer sa réaction en y mettant de la curiosité : qu’est-ce que tu aimes/n’aimes pas là-dedans ? Sans jamais oublier de rester authentiques, en disant aussi ce que l’on ressent, par exemple : ah c’était bon, mais je sens que j’ai peut-être un peu trop mangé… Autant de petits dialogues, dans le flux du quotidien, pas forcément à chaque repas, mais par petites touches, régulièrement et, je le répète, sans en faire une contrainte.
« Il y a de multiples manières d’aiguiser la curiosité
et le goût dès le plus jeune âge. »
En tant que parent, comment faites-vous concrètement ? Est-ce que vous avez des rituels en famille ?
Même si ce n’est pas toujours évident avec les emplois du temps modernes, je dirais qu’il faut s’efforcer d’amener une certaine forme de sécurité autour des repas, en les prenant ensemble lorsque c’est possible. Chez moi, nous avons à cœur d’essayer autant que possible de le faire, notamment le soir, et qu’il y ait au moins un des parents qui soit là.
Nous initions aussi nos enfants à la culture des légumes et à la saisonnalité : aujourd’hui nous avons la chance d’avoir un petit potager dans notre jardin, mais avant cela, depuis de nombreuses années, nous nous sommes engagés dans une AMAP (association pour le maintien de l’agriculture paysanne). Dans ce cadre, nous récupérons chaque semaine un panier de saison, garni par un maraîcher partenaire et d’autres producteurs locaux. Nous allons régulièrement en famille aider à la confection des paniers et à leur distribution. Enfin, une ou deux fois par an, nous nous rendons sur l’exploitation. Nous allons aussi régulièrement à la cueillette dans des fermes ouvertes au public. Et à chaque saison nous avons des petits rituels : faire des confitures avec les fruits récoltés, écosser les petits pois tous ensemble au printemps… On peut aussi, si on n’a pas accès à une ferme ou à un jardin, tout simplement aller au marché et échanger avec l’enfant en observant les étals, en nommant les fruits et légumes. Encore une fois, abordez cela comme une activité plaisir, un moment partagé, une chouette sortie. Toutes ces activités permettent d’aiguiser la curiosité et le goût dès le plus jeune âge. Et même si, notamment avec des adolescents, il y a des aliments qui sont moins appréciés, le fait d’avoir fait tout cela devrait permettre aux futurs adultes qu’ils deviendront d’avoir développé une relation consciente et apaisée à ce qu’ils mangent.
« Lorsque les enfants aident à préparer des légumes,
ils sont plus enclins ensuite à les goûter. »
Prendre le temps de cuisiner avec un enfant, ça change quoi ?
Cela permet déjà d’avoir la satisfaction de faire quelque chose ensemble. Les enfants aiment bien, par exemple, se mettre à la pâtisserie. Alors pourquoi ne pas leur proposer de préparer un gâteau simple comme un crumble aux pommes ? Ils peuvent aisément aider, que ce soit pour la pâte, ou pour éplucher les fruits s’ils sont plus grands. Toujours sans en faire une obligation, en restant dans la dimension plaisir. J’ai remarqué que lorsque mes enfants aident à éplucher les légumes, ils sont plus enclins derrière à les goûter. Et lorsque le plat est servi à table, quelle fierté ! Ils ne manquent jamais de dire quelle part ils ont pris à sa confection.
Au-delà de ces choses qu’on fait de manière active avec eux, il y a aussi ce qu’ils nous voient faire. Par exemple, mon mari a l’habitude de préparer du kefir et, de mon côté, j’aime beaucoup faire du pain. D’ailleurs il y a toujours un levain qui gonfle dans un coin de la cuisine, ça a un côté presque magique pour les enfants. C’est une autre manière pour eux de se connecter au côté vivant de la nourriture.
« Au sein de l’association L’École comestible,
nous sommes convaincus qu’on peut changer le monde
en éduquant les enfants au goût. »
Depuis plusieurs années, vous êtes engagée en faveur de l’éducation alimentaire avec l’association l’École Comestible. Pouvez-vous nous la présenter ?
Avec plaisir, d’autant que cette association me tient vraiment à cœur. Son idée fondatrice est qu’on peut changer le monde en éduquant les enfants au goût, avec une pédagogie que l’on résume avec la formule « de la graine à l’assiette ». Dans notre société moderne, l’habitat est de plus en plus urbanisé, d’où une déconnexion entre la production de la nourriture et sa consommation. Je l’ai constaté dans les écoles, où on commence souvent par examiner le contenu d’une cagette avec les enfants : leurs réponses sont souvent assez farfelues, et, s’ils savent encore à peu près reconnaître une carotte, de nombreux autres légumes leur sont totalement inconnus… L’association propose des cycles d’ateliers éducatifs qui ont lieu sur le temps scolaire, avec dans certaines écoles la création et l’entretien d’un potager, mais aussi des ateliers culinaires où l’on cuisine la récolte ou des légumes fournis par un maraîcher partenaire. Le parti pris de l’association : faire en sorte que les enfants apprennent en faisant. On prépare les légumes, on dose une vinaigrette, on cuisine des plats, on fait fermenter des bocaux, etc. Et ça marche ! Ils ont envie de goûter, ils se prennent au jeu. Grâce aux mesures d’impact que réalise l’association, on observe qu’à la fin d’un cycle, les enfants sont en mesure de reconnaître beaucoup plus de légumes, ont une plus grande conscience de la saisonnalité des produits et développent une certaine finesse de vocabulaire autour de l’exploration des saveurs. Enfin, ils ramènent des choses chez eux et font, parfois, un peu bouger les choses à la maison. Cela donne pour finir des enfants beaucoup plus connectés à leur alimentation mais aussi à leurs besoins, dans une société qui a plutôt tendance à nous déconnecter de l’écoute de nos besoins. Or écouter nos besoins, c’est écouter ce qu’il y a de vivant à l’intérieur de nous… Et qui sait, cela fera peut-être plus tard des citoyens plus engagés en faveur d’une alimentation durable.
Avez-vous des anecdotes à partager avec nous, des choses qui vous ont marquée pendant ces ateliers avec les enfants ?
Ce qui m’est revenu à l’esprit en premier, c’est le bonheur que ces ateliers procurent aux enfants. Pour la diététicienne que je suis, souvent amenée à aborder l’alimentation du côté du problème, cela fait un bien fou de la voir comme une source de joie à travers les réactions des élèves. Et de la joie, il y en a pendant ces ateliers ! Des surprises aussi, car les enfants sont très spontanés, et si parfois ils ont quelques réticences, ils goûtent cependant assez facilement. J’avoue que voir se vider un saladier de chou-rave ou de radis noir est une vraie satisfaction ! Quand on cuisine, on leur apprend aussi à reconnaître les ingrédients… cela me rappelle un mot d’enfant drôle, un jour où j’ai présenté des graines de sésame, l’un des élèves a dit « oh, des graines de hamburger ! ». Cela nous a permis de parler du sésame, de la plante qui donne la graine… et ainsi, de fil en aiguille, les enfants tissent un autre lien avec la nourriture. Sans compter qu’à travers ces ateliers, ils font aussi de l’histoire, de la géographie, des maths, du français, etc. J’ai souvenir d’un atelier de fermentation que j’avais animé, au cours duquel on devait calculer les dosages de saumure. Au grand étonnement des enseignantes, les enfants ont trouvé la réponse en faisant une petite règle de trois, alors même qu’ils n’avaient pas forcément encore vraiment formalisé cela dans leur apprentissage. Mais l’envie de cuisiner a fait qu’ils ont trouvé un moyen de parvenir au résultat, et je trouve ça génial !
« Au fil des ateliers, les enfants tissent un autre lien avec la nourriture et font aussi parfois bouger les choses chez eux. »
Voici venu le moment des travaux pratiques… Auriez-vous une activité découverte à nous proposer, quelque chose de simple accessible à tout·e·s ?
J’avais envie de vous inviter à un petit exercice de dégustation en pleine conscience, et j’ai apporté pour l’occasion une pâte de coing maison (réalisée justement avec des fruits provenant d’un après-midi de cueillette, dans une ferme). Avant de commencer l’exercice proprement dit, je voulais rappeler que le quotidien recèle de nombreuses occasions d’apprentissage informel, à nous de les saisir ! Par exemple, cet été avec ma famille nous faisions comme chaque année une randonnée à vélo, sur plusieurs jours. Un après-midi, nous avons emprunté un chemin bordé de mûriers, et les enfants se sont empressés de récolter des fruits. En arrivant au village suivant, nous sommes tombés sur une vitrine de confiseur qui proposait des pâtes de fruit… de mûres justement. Nous en avons acheté un sachet et avons ensuite dégusté les fruits et les pâtes, en échangeant nos impressions, de manière spontanée et ludique. Ces petites expériences sont éclairantes et faciles à mettre en place ! Elles ont également l’avantage d’enrichir le vocabulaire de l’enfant quant à la description des goûts et des sensations.
Mais revenons à notre « TP », qui pourrait se faire avec n’importe quel autre aliment (un morceau de pain, un quartier de pomme ou un carré de chocolat, par exemple). Prenez la pâte de fruit et regardez-la : est-elle appétissante, vous fait-elle envie ? Observez l’effet que cela vous fait de la tenir entre vos doigts : quelle est sa texture ? est-elle molle ou dure ? est-elle lisse ou rugueuse ? sèche ou humide ? De quelle couleur est-elle ? Matte ou brillante ? A-t-elle une odeur, un parfum ? En fermant les yeux, comment ressentez-vous cette odeur, vous rappelle-t-elle quelque chose ? Ensuite, pressez-la entre vos doigts tout près de votre oreille : cela produit-il un son ? Une fois que vous avez observé et manipulé la pâte de fruit, interrogez-vous : vous fait-elle envie un peu, beaucoup, pas vraiment ? Ensuite vient le moment de goûter : en croquant le premier morceau, sentez l’effet que cela fait sur vos lèvres, votre langue, entre vos dents, puis lorsque vous mâchez. Demandez-vous alors : où est-ce que je perçois le goût dans ma bouche ? Quelles sont les textures (notamment le sucre qui craque) ? Quant au goût lui-même, de quel type est-il, quelle est sa longueur ? Le principe est d’explorer ses sensations avec curiosité et sans a priori. Avec les enfants, on peut en faire un jeu, en leur demandant aussi : à quel niveau est ton plaisir quand tu dégustes cette pâte de fruit ? Si tu lui mettais une note, quelle serait-elle ? 9 sur 10 ? 2 sur 10 ? Pourquoi ?
Cet exercice est déclinable et adaptable à l’infini ou presque. Chez moi, quand nous recevons le panier de l’AMAP en automne, il y a souvent plusieurs variétés de pommes. Plutôt que chacun prenne sa pomme, parfois nous coupons des quartiers et expérimentons ainsi les différents goûts et textures : certaines pommes sont acidulées, d’autres plus sucrées, certaines juteuses, d’autres croquantes, etc. Et, sans forcément aller vers un exercice très formel, nous explorons cela avec nos cinq sens, en encourageant les enfants à exprimer leurs sensations et à nous dire leur préférence.
Enfin, parfois, l’expérience peut nous (re)connecter à notre histoire ou à l’histoire de notre famille : en dégustant ensemble un aliment, des souvenirs remontent que l’on peut raconter, c’est aussi un moment d’intimité et de partage. En l’occurrence, cette pâte de coing a été préparée selon la recette de ma mère, et nous pouvons alors l’évoquer (« c’est la recette de mamie ») avec éventuellement des anecdotes à la clé (« je me souviens, une année, … »).
Cette liberté de ressentir et de nommer les choses, les enfants la mettrons ensuite à profit pour être eux-mêmes, spontanément, dans leur manière de manger. Ainsi, chez moi j’ai un amateur de piquant, qui ajoute de la sauce épicée et de la moutarde dès qu’il peut, mais aussi un fan de croquant et un autre qui adore goûter de nouvelles choses, un vrai petit aventurier des papilles. Comme quoi en jouant avec les aliments de manière simple, on découvre aussi plein de choses sur nos enfants et sur leur personnalité.
Alors chères auditrices, chers auditeurs, à vous de déguster ! Et dites-nous en commentaire ce que vous en avez pensé…
Erika, quel serait votre mot de la fin ?
Pour conclure, je veux vraiment passer un message tout simple : faites des petites choses, lancez-vous sans trop vous poser de questions. Les enfants ont une capacité précieuse à se connecter à ce qu’il y a de vivant en eux. Nous pouvons les aider à préserver cette aptitude à travers l’alimentation, sans forcément se compliquer la vie.
Merci encore Erika d’être venue à ce micro ! Pour les auditrices et auditeurs qui ont envie d’en savoir plus sur vous et de suivre vos actualités, ça se passe sur votre site et votre blog à l’adresse erikafournel.com, mais aussi sur votre compte Instagram, votre page facebook et votre compte LinkedIn. ■
Photo Artshooting pour ZoomVersailles

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