[Ép#5] Et si on accompagnait les enfants dans et vers la nature ?

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Corinne Martin-Rozès. Aujourd’hui, je vous propose de partir virtuellement en promenade puisque nous allons parler de connexion à la nature. Je voulais absolument aborder ce sujet parce qu’on lit tout de même des choses assez alarmantes, comme cette étude du National Trust selon laquelle les enfants reconnaîtraient en moyenne deux fois plus de logos de marques que d’espèces naturelles. Cette déconnexion a même été théorisée dès les années 90 par le naturaliste américain Robert Pyle qui parle d’une « extinction de l’expérience de nature », désignant par là une diminution généralisée des contacts entre les humains et la nature. Enfin, un récent rapport du Haut Conseil de la Famille, de l’enfance et de l’âge s’alarme de l’émergence d’une génération dite d’enfants d’intérieur qui sont carrément coupés de la nature. Alors certes, de nombreuses familles vivent aujourd’hui en ville, mais vous allez voir qu’il y a moyen, même en milieu urbain, de remettre du vivant dans le quotidien des enfants. Et pour parler de tout ça, j’ai invité aujourd’hui Marion Le Bec qui est pédagogue par la nature et passeuse de nature (je trouve ce second terme tellement poétique !). Est-ce que vous pouvez nous expliquer en quoi consiste votre métier ?
Marion Le Bec. Bonjour et merci pour l’invitation ! Il n’est pas évident de donner une définition de mon métier. Je me suis en effet formée à la pédagogie par la nature avec le réseau Pédagogie par la nature (RPPN) qui lui-même est dérivé des Forest Schools anglo-saxonnes. Pour résumer, je suis aussi bien facilitatrice dans la nature que pédagogue par la nature, éducatrice à l’environnement ou animatrice nature. C’est une question de posture : tout dépend du public auquel je m’adresse, du message que l’on veut transmettre ou encore des compétences qu’on veut faire émerger. J’aurai l’occasion d’expliquer tout cela un peu plus loin.

Vous n’avez pas toujours exercé ce métier. À quel moment de votre vie cette vocation s’est-elle imposée ?
J’ai eu la chance de vivre mon enfance à la campagne, en Bretagne. Étant fille unique, j’ai passé énormément de temps dans la nature, à observer et à parler aux petits peuples vivants qu’il y avait sous mes pieds et sous mes mains… Cela m’a beaucoup appris sur moi-même ; cela m’a aussi aidé à surmonter des passages difficiles et une certaine solitude. On faisait beaucoup de jardinage à la maison, on mettait les mains dans la terre, on mangeait ce qu’on cultivait. Je réalise aujourd’hui que c’était une grande chance ! Cela m’a nourrie et, depuis que je suis devenue maman à mon tour, j’ai vraiment à cœur de transmettre ça à mes enfants. Car finalement, ces rituels liés à la nature que nous avions avec mes parents, ces souvenirs extrêmement sensoriels, de la cueillette des champignons aux châtaignes ramassées que l’on faisait griller, c’est ce que j’ai gardé de meilleur de mon enfance. Car si je ne me sentais pas forcément à l’aise à l’école, dans la nature j’étais libre d’être moi-même, accueillie dans ma singularité, sans jugement, et je ressentais une profonde connexion à mon environnement.

« Ces rituels liés à la nature que nous avions avec mes parents, c’est ce que j’ai gardé de meilleur de mon enfance. »

Ensuite, la jeune adulte que j’étais a fait des choix de vie qui l’ont éloignée de la nature, même si j’avais un besoin viscéral, quand j’étais trop longtemps en ville, de retourner aux sources. J’avoue avoir été assez malheureuse dans ma première vie professionnelle… mais tout a changé quand j’ai été enceinte de mon premier enfant : un jour, j’ai eu une illumination et j’ai réalisé que je ne voulais plus continuer à alimenter ce schéma de vie qui ne me convenait pas. Après la naissance de mon fils, nous sommes beaucoup allés nous promener dans la nature et j’ai réappris à regarder les choses avec un regard d’enfant, à m’émerveiller, tout simplement. Au fur et à mesure que mes enfants grandissaient, j’ai inventé pour eux des activités que nous faisions dans le jardin, au parc, en forêt. À un moment, je me suis dit que j’aimerais partager cela avec d’autres familles, et j’ai décidé de professionnaliser ma démarche. Je me suis alors formée et, depuis quatre ans maintenant, j’exerce ce nouveau métier avec bonheur, avec l’impression de donner du sens à ce que je fais tout en procurant énormément de bien-être aux enfants qui assistent à mes ateliers.

Pourquoi est-il si crucial, selon vous, de reconnecter les enfants avec la nature ?
Le problème avec cette génération d’enfants d’intérieur que vous avez évoquée tout à l’heure, c’est qu’ils sont déconnectés de leurs propres besoins, de leurs propres capacités, de leurs propres choix aussi. Leur emploi du temps est très chargé, sans laisser aucune place à l’ennui, et la plupart des activités se font à l’intérieur. Or, et c’est un principe important en pédagogie par la nature, il est très important de s’ennuyer pour un enfant. Et la nature permet le jeu libre, l’apprentissage par soi-même. Par exemple, en construisant une cabane avec des camarades, un enfant va devoir résoudre de nombreuses problématiques à la fois pratiques et relationnelles. Autant d’activités qui permettent de prendre pleinement sa place dans un groupe, d’affronter des problèmes, de régler d’éventuels conflits et de trouver des solutions.
Autre exemple : en montant sur un tronc d’arbre (voire dans un arbre), un enfant va développer son équilibre, sa proprioception. Il va aussi apprendre à gérer sa prise de risque, à identifier ses propres limites, à se dépasser éventuellement. En laissant votre enfant se confronter sainement à ces situations, vous en ferez un adulte plus autonome, capable de prendre des risques et de sortir du cadre, pour le meilleur.

« En montant sur un tronc d’arbre, un enfant va développer son équilibre et sa proprioception mais aussi apprendre à gérer sa prise de risque. »


Je pensais aussi, en vous écoutant, à l’importance de connaître la nature pour mieux la respecter. Petite anecdote : il y a peu, dans un parc, j’observais une petite fille qui arrachait consciencieusement les branches d’un arbuste. J’ai été la seule à m’en émouvoir et je suis allée lui parler. Elle n’avait pas conscience qu’elle faisait quelque chose de mal. D’où l’importance d’aider les enfants à envisager la nature, à la trouver belle, à avoir envie de la protéger…
Il est vrai qu’on place aujourd’hui souvent l’humain au-dessus de tout le reste, dans une toute puissance où la nature est juste à notre service ou constitue un décor. On n’est plus dans une relation avec le vivant où tout est interconnecté, et il faut en effet redonner cette perspective-là aux enfants. Dans les ateliers que j’anime, je commence par dire : on est là pour prendre soin de nous, des autres et du vivant. Et j’explique aux enfants que la nature est peuplée d’espèces vivantes innombrables qu’ils ne voient pas forcément, qu’ils y sont des « invités » et qu’ils doivent en être respectueux. Sans pour autant les culpabiliser, attention ! Car l’extrême inverse est de sacraliser la nature à un tel point qu’on n’ose plus rien y faire. Ce n’est pas non plus souhaitable car on ne peut pas empêcher un enfant d’expérimenter, de toucher à la terre, de cueillir une fleur… Il faut donc trouver le juste équilibre dans sa relation au vivant. En prenant le prisme de l’enfance, cette démarche permet aux adultes de prendre du recul sur leur propre posture, de changer de regard et de se sentir plus ancrés dans leur environnement.

« J’explique aux enfants que la nature est peuplée d’espèces vivantes innombrables qu’ils ne voient pas forcément, qu’ils y sont des invités et qu’ils doivent en être respectueux. »


Je précise que vous n’habitez pas à la campagne. Comment faire, quand on vit en milieu urbain, pour entretenir ce lien avec la nature ?  
Ne cherchez pas la complication, trouvez un lieu à proximité qui vous rende joyeux : un square que vous aimez bien, par exemple. Et quand vous y êtes   avec votre enfant, changez vos habitudes : au lieu de le laisser juste faire du toboggan, promenez-vous avec lui en explorant la nature : regardez ensemble les arbres, les fleurs, les insectes. Emerveillez-vous avec lui.


En quoi consistent les ateliers d’éveil à la nature en famille ?
La démarche vise à créer du lien à la fois parent-enfant et du lien avec le vivant. Ça commence souvent par une petite séance de yoga nature avec un conte, qui permet de faire connaissance de manière ludique et de détendre l’atmosphère.
Dans un deuxième temps, je propose des temps d’exploration libre. Je donne par exemple aux enfant un petit sac (ou panier, ou seau), avec une mission à accomplir, en leur recommandant de glaner un maximum de « trésors » au sol. Les enfants sont très sensibles à ça, ça les titille et ça stimule leur sens de l’observation. Pendant ce temps, les parents sont aussi invités à porter un nouveau regard sur ce qui les entoure.
Une fois la mission terminée, on dresse un petit inventaire : qu’est-ce que tu as trouvé ? Comment ça s’appelle ? Pour les enfants qui rentrent dans le langage, ça permet aussi de nommer les choses et d’apprendre des mots. Je mets aussi l’accent sur le ressenti de l’enfant, les textures, les couleurs, etc : tu l’as pris dans ta main ? ça fait quel effet ?
Enfin, j’initie un temps créatif : et si on fabriquait quelque chose avec ces trésors ? Il n’y a pas forcément de besoin de beaucoup de matériel. Un bout de ficelle, des crayons de cire et une feuille de papier, etc. Et là surtout, je ne mets aucune pression de résultat : on est axé sur l’expérience, le processus, pas sur le rendu final. Si l’enfant reste à faire du transvasement avec ses trésors, j’en suis ravie aussi. En fait, à partir du moment où l’enfant se sent bien, où le parent se sent bien, c’est réussi. Quand on se sépare, souvent je vois que les adultes ont eux aussi retrouvé cette petite étincelle dans les yeux, cet émerveillement vis-à-vis de la nature, et cela me touche.

« Dans les ateliers nature, il n’y a aucune pression de résultat : on est axé sur l’expérience, le processus, pas sur le rendu final. »


Vous observez souvent de l’émerveillement dans ces ateliers, mais est-ce qu’il y a aussi des réticences ?  
Il y a en effet parfois des obstacles à surmonter. En général l’enfant n’a pas choisi d’être là, c’est son parent qui l’a inscrit et il n’est pas forcément demandeur. Il peut aussi être fatigué, mal réveillé si c’est le matin. Je ne force jamais les choses : s’il a envie de faire l’activité, c’est parfait, sinon, aucun problème, il peut aussi rester là sans participer, en toute liberté. Je conseille aux parents qui se rendent dans la nature avec leur enfant de rester ouvert à ses émotions et de ne pas se braquer sur un objectif de résultat : cela ne sert à rien et risque d’ôter l’envie à tout le monde de revenir.
J’observe aussi parfois des réactions de dégoût ou de crainte : la terre, c’est sale ; l’herbe, c’est mouillé ; le ver de terre, c’est beurk… Là aussi, ne pas forcer, mais plutôt se mettre à la hauteur de l’enfant et comprendre ce qu’il ressent. Pour les vers de terre, par exemple, je montre au groupe comment je le prends dans ma main un court instant avant de le reposer, en précisant que, de nous deux, c’est sûrement lui qui a le plus peur ! Souvent, quand il y a blocage, il suffit d’une rencontre avec un petit être vivant, un insecte ou une fleur, pour que les choses s’arrangent. Je suis heureuse de pouvoir transmettre et jouer ce rôle de facilitatrice, ouvrant ainsi la voie à de petits miracles qui à chaque fois me bouleversent. 

« J’observe parfois des réactions de dégoût ou de crainte : dans ces cas-là, je veille à me mettre à la hauteur de l’enfant pour comprendre ce qu’il ressent. »


Marion, auriez des conseils pour organiser une journée ou une activité dans la nature ?
Tout d’abord, même si je me répète, ne soyez pas dans la contrainte. Si vous et votre enfant êtes habitués à sortir par tous les temps, c’est ok, cependant si ce n’est pas le cas, évitez de commencer par une activité sous la pluie, par exemple. Ensuite, proposez quelque chose qui vous plait à vous, parce que croyez-moi, le plaisir est communicatif, mais la colère et la frustration aussi : mieux vaut donc faire ensemble une activité qui vous apporte de la joie.
Si vous aimez marcher, pour motiver les enfants qui vous accompagnent, munissez-les d’un petit panier et donnez-leur des petits défis à relever pendant la promenade : rapporter six cailloux, trouver cinq feuilles différentes, identifier trois arbres, etc. Pour une randonnée, fabriquez des cartes bingo, les enfants adorent ça, et inutile de vous contraindre à créer un support parfait, faites simple sur la base de morceaux de papier manuscrits. L’objectif : susciter l’enthousiasme, celui des enfants mais aussi le vôtre, pour vous donner envie d’y retourner ensemble.

Que proposez-vous pour un atelier nature en famille ?
Je suggère de commencer par une courte séance de yoga, dix minutes environ. Pas besoin d’être prof de yoga pour cela, il existe des jeux de cartes très bien faits et faciles à utiliser. C’est un moment ludique qui, à travers des postures inspirées de la nature (on fait le serpent, l’escargot, l’arbre) permet à tous les participants de se poser, de créer du lien entre eux et avec leur environnement.
Ensuite, intercalez un moment de jeu libre et d’exploration. Puis, proposez une activité simple à partir d’accessoires basiques (papier, ficelle, etc), sans forcément être directif, en laissant aussi les idées jaillir chez les participants. Sacs et paniers sont ici très utiles car les enfants peuvent y collecter leurs trouvailles, ou bien, pour les plus jeunes, jouer à transvaser des choses. Adaptez la proposition à l’âge des enfants, mais faites vraiment dans la simplicité et n’ayez pas une attente de résultats. Accueillez ce qui se passe et soyez pleinement content·e d’être là. En donnant à l’enfant la possibilité d’explorer, vous l’aiderez notamment à renforcer sa confiance en lui.
Je signale ici, pour accompagner les parents et grands-parents qui souhaitent se lancer, je signale que vous avez publié plusieurs e-books et qu’ils sont accessibles sur la e-boutique de votre site interne, avec des fiches pratiques, saison par saison.

« En donnant à l’enfant la possibilité d’explorer, vous l’aiderez notamment à renforcer sa confiance en lui. »

Si vous aviez un mot de la fin, un conseil ultime, quel serait-il ?
Je crois que je l’ai déjà beaucoup dit : prenez du plaisir et essayez de vous remettre à hauteur d’enfant, de retrouver ce regard que vous avez peut-être perdu sur votre environnement. Émerveillez-vous, sortez, relâchez la pression et respirez librement, sans attendre de résultat. Profitez pleinement de l’instant, vous verrez le bien-être que cela va générer, chez vous comme chez votre enfant.

Merci beaucoup Marion pour cet échange passionnant. Si on veut suivre vos actualités, je conseille vivement de consulter votre site internet  www.dansleurnature.com. Vous avez également un compte sur LinkedIn, et vous publiez chaque mois une newsletter sur Substack, à laquelle on peut facilement s’abonner. Enfin, j’ajoute que vous signez régulièrement des articles dans l’excellent magazine La Petite Fabrique.

Chers auditrices, chers auditeurs, merci beaucoup de nous avoir écoutées jusqu’au bout. Pour ne rater aucun épisode, je vous conseille de vous abonner directement sur votre plateforme de podcast préférée ou sur YouTube si vous nous visionnez. Vous pouvez également partager cet épisode avec les personnes de votre entourage qu’il pourrait intéresser. Je vous remercie du fond du cœur par avance pour votre soutien et je vous dis à très bientôt pour un nouvel épisode.  ■

 

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